En souvenir…

Témoignage de Mme Kerglonou

Agadir : souvenirs heureux ! Souvenirs terrifiants !…Quand j’ai rejoint mon mari à Agadir, il y avait à peine un mois que nous étions mariés…

Nous habitions un joli petit appartement, au 3e étage d’un immeuble imposant à l’entrée de la Ville Nouvelle (venant de la Base) : l’immeuble Lefebvre, rue Charcot, face à la gendarmerie marocaine.

Tout contribuait à notre bonheur dans cette ville paradisiaque ; le climat y était exceptionnel : soleil, ciel bleu, une petite brise légère qui rendait la température agréable ; de temps en temps un petit coup de  » chergui « …

Nous allions très souvent à la plage quand mon mari rentrait de la Base. Nous passions devant le magnifique hôtel  » Saada  » et nous nous installions sur le sable à l’ombre de la  » Réserve  » : un joli café en forme de verrière arrondie et surélevée, avec vue sur la mer et la Casbah ; baignades, bains de soleil, jeux; nous étions heureux.

En fin de journée, nous nous rendions en ville et nous nous installions à la terrasse d’un café  » Au tout va bien  » ou à la  » Potinière  » boire un pot avec les amis, devant de magnifiques palmiers qui séparaient l’avenue en deux et se dressaient jusqu’à l’hôtel Marhaba.

Le samedi matin, serrés comme des sardines dans un taxi, nous prenions la direction du souk à Inesgane pour y faire des courses : Grands paniers d’oranges, gigot, épices, olives etc. dans une ambiance colorée et sympathique et la rencontre de nombreux couples amis souvent accompagnés de leurs jeunes enfants.

Le samedi soir, rendez-vous toujours avec des amis militaires au  » whisky à gogo  » ou nous dansions jusqu’à une heure avancée de la nuit dans une ambiance joyeuse faite de rires, de plaisanterie et de danse.

De nombreux souvenirs affluent quand nous pensons aux jours merveilleux à Agadir : nos sorties en voiture avec des amis au  » Kilomètre 44  » à l’hôtel  » Rose atlas  » ou nous nous installions au bord de la piscine et encore dans les bois d’eucalyptus, les orangeraies et même jusqu’à Mogador ou nous parcourions les rues de la ville en calèche…

Nous ne pouvons pas oublier: les fêtes à la base, le bal des Bretons, les petites soirées sympathiques avec des amis dans les appartements, les promenades le soir, le long de la plage, les flâneries au Talbordj et encore la consommation d’un thé à la menthe à la casbah, un bouquet de fleur que mon mari avait pris l’habitude de m’acheter au  » Cactus  » dans l’avenue Lucien Saint…

Et le grand événement : la naissance de notre petit Christian 27 janvier 1960 à la clinique des Dunes à Inesgane, son baptême à la chapelle de la base, entouré de nos amis, etc.

Nous étions pleinement heureux.

Mais le destin allait nous faire payer très cher, cette merveilleuse année passée à Agadir…

Il faisait très chaud les derniers jours du mois de février; 38 °C à 40 °C nous n’étions pas habitués à une telle chaleur ! Le chergui soufflait…
Dans la journée, une secousse tellurique, sans gravité (bris de vaisselle) nous avait inquiété…

Le 29 février 1960 à 23h 40, le paradis est devenu l’enfer.

Un sourd grondement (comme un bombardement géant) accompagné de violentes oscillations nous réveillaient brutalement ; la peur au ventre, j’attrapais mon bébé (âgé de 1 mois) de son berceau pour nous diriger vers l’escalier, c’était la panique !!! Les gens criaient, se poussaient, nous enjambions tant bien que mal, dans l’obscurité, des gravats, des blocs de plâtre qui encombraient l’escalier. Enfin, nous réussissions à atteindre un terrain vague, en bordure de route, à proximité de notre immeuble.

Vision horrible : cris, hurlements des blessés, odeur de gaz, de soufre, des gens courrant dans tous les sens, terrifiés, paniqués ne sachant où aller, en tenue de nuit et même complètement dénudés… Il faisait si chaud quelques heures auparavant…

En face de nous, la gendarmerie marocaine, des hommes se précipitaient pour essayer de sauver leur famille et sous nos yeux dilatés par l’horreur, les immeubles s’effondraient doucement, les uns après les autres, comme des châteaux de cartes, ensevelissant ceux qui voulaient y entrer, la terre tremblait toujours et nous avions du mal à garder notre équilibre…

Avec mon bébé dans les bras, nous nous sommes dirigés, mon mari et moi, vers les halles pour essayer d’y retrouver nos meilleurs amis. L’immeuble où ils habitaient, n’était plus qu’un tas de pierres, de gravats ; nous avons appelé hurlé leurs prénoms : silence total, silence de mort ! Alors nous avons regagné le terrain vague, dans une atmosphère d’odeur de soufre, de poussière parmi des monceaux de briques, de pierres de ferrailles tordues d’où parvenaient des cris des gémissements, des appels sans fin ; nous marchions comme des somnambules, impossible de réfléchir ; c’était l’épouvante: cauchemar horrible ou fin du monde.

Dans la nuit, une patrouille de marins nous a rapatriés vers la base qui heureusement n’avait pas souffert ; j’ai enfilé le blouson de vol de mon mari sur ma chemise de nuit et essayé de protéger mon bébé : alors une femme de militaire vint vers moi et me dit –  » votre bébé est tout petit ma fille a 6 mois, elle est plus résistante, prenez mon landau, je mettrais ma petite fille dans mon lit  » j’acceptais et la remerciais en pleurant.

Au lever du jour, le 1er mars, nous avons su qu’Agadir,  » la grande cité blanche « , la  » perle du Maroc « , où nous avions été si heureux, n’existait plus. 20 secondes avaient suffi pour la rayer de la carte.

Dans notre malheur, nous avions encore de la chance : nous avons appris que notre immeuble bien qu’ébranlé, avait été un des seuls à rester debout.

Nos amis purent être sauvés ; ils restèrent 8 heures emmurés près du cadavre de leur petit garçon –2 ans– qui avait été écrasé par un bloc de pierre; ils avaient les ongles, le bout des doigts usés à force de gratter pour essayer de sortir de leur tombeau. Ils furent dirigés vers Casablanca.

Quatre jours et quatre nuits, après cette nuit d’épouvante, –nous dormions à la belle étoile sur des lits de camps avec mon fils âgé d’un mois– j’ai été rapatriée, avec mon bébé, dans un bombardier anglais  » Shackelton  » vers Istres, laissant mon mari qui regagna la France, cinq ou six mois après le séisme, lorsque la base fut dissoute.

Le lendemain du tremblement de terre, mon mari à qui on avait confié une équipe de quatre ou cinq militaires, s’est dirigé vers la ville sinistrée pour participer au sauvetage d’éventuels survivants enfouis sous les décombres. Munis de pelles et de pioches ils sondaient les amas de débris (qui la veille encore étaient des immeubles) pour essayer de découvrir des rescapés. Le plus souvent, ils dégageaient des corps sans vie qu’ils repéraient à cause d’un morceau de vêtement, d’une main, d’un pied qui dépassaient des décombres : moments très pénibles physiquement et moralement mais aussi, émouvants, quand ils réussissaient à sortir de son tombeau une personne encore vivante…

Puis ils ont procédé à des fouilles plus approfondies là où il y avait, suivant des témoins, quelque espoir de retrouver des survivants ; Avec leurs faibles moyens : pelles, pioches, mains, mais avec beaucoup de courage, de ténacité, ils ont sans cesse creusé, déblayé les gravats accessibles mais se sont vite heurtés à d’énormes poutres de ferraille de béton enchevêtrées et pesant parfois des tonnes !!!

Après trois jours, de ce travail harassant et peu efficace devant la tâche immense à accomplir faiblesse des moyens, chaleur accablante, odeur pestilentielle, tous ces cadavres alignés…. Un sentiment de découragement se manifestait parmi les secouristes ! Par mesure d’hygiène, crainte d’épidémies et le peu d’efficacité, le déblaiement manuel fut abandonné. Il fallait utiliser des engins de travaux publics….

Comment accepter tant de drames, de chagrin de morts, qu’une ville comme Agadir où tout respirait la joie de vivre, devienne en quelques secondes, un immense tombeau.

J’ai écrit … écrit… mais quand je relis ces lignes, je trouve cela  » petit  » ridicule… il est impossible d’exprimer avec des mots le bonheur et ensuite l’horreur que nous avons vécue à Agadir.

Quarante ans ont passé ! On n’a rien oublié. Surtout pas, ces familles mutilées, si durement éprouvées !

Aujourd’hui encore, en pensant à tous ces souvenirs, j’ai le coeur serré, j’ai envie de pleurer.

Mme Kerglonou

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