En souvenir…

Témoignage de Michel Granger

Pour moi les jours qui ont précédé le tremblement de terre ont aussi été mémorables. Tout d’abord j’avais 14 ans, je grandissais trop rapidement, tombais souvent en syncope et avais aussi du paludisme. Comme je manquais l’école mon copain Alain Jeantet venait me visiter à la maison sur le port pour me donner des nouvelles du lycée.

Les secousses telluriques précédentes étaient des signes divins d’après Thamouh notre domestique, et dans mon état convalescent ces évènements se trouvaient amplifiés. La nuit je me levais souvent pour regarder par la fenêtre de ma chambre qui regardait Talbordj. Cette nuit-la j’ai regardé avant de m’endormir, mais à 23h45 je n’ai pas senti le séisme. Je me suis réveillé tout de suite après et j’ai regardé par la fenêtre, mais plus de ciel, ni de Talbordj, ni de lumière des lampadaires. Il n’y avait plus d’électricité dans la maison non plus. La voix calme de mon père nous disait de descendre dans la voiture.

Nous nous sommes embarqués et en reculant du garage le dessous de la voiture a raclé le seuil, car le terre-plein était une marche plus bas que l’édifice. Par peur d’un raz de marée nous sommes allés dans les dunes sur la route du circuit automobile qui dominait les environs. Durant la nuit nous pouvions voir les autobus transportant des gens allongés sur les plateformes. Mon père disait: « ils vont vers la BAN ». On voyait des incendies et mon père semblait savoir où ils se trouvaient -probablement parce q’il était ancien observateur dans l’artillerie. On se rendait compte que l’espèce de brume qui nous entourait était de la poussière de gravats et la voiture commençait à en être couverte. Il y avait près de nous une seule voiture avec un couple juif et sa fille adulte. Plus tard à Casa nous avons appris qu’ils avaient perdu leur entière famille à Talbordj, environ 400 personnes.

Au petit matin nous sommes retournés vers le port. Je voulais m’arrêter devant l’immeuble de chez Jeantet ; Papa n’a pas fait le détour. Il s’est brièvement arrêté et j’ai pu voir de coin qu’il n’y avait plus qu’un tas de moellons. Un autre scout, Jame Marmain, habitait là aussi. En passant la porte du port nous avons vu que les douaniers étaient à leur poste. Papa est descendu de l’auto et est allé leur parler pour qu’ils aillent chez eux.

Arrivé à la maison on a embarqué du linge comme si nous partions faire un petit voyage. Je me suis alors rendu compte qu l’armoire massive qui se trouvait dans la chambre des parents était tombée sur le montant au pied du lit. L’armoire s’était cassée dessus, mais le bois avait protégé leurs jambes. Peu aprés il y a eu une procession de gens venant aux nouvelles. Je me souviens en particulier des Amancio. Mme Amancio venait faire les robes, la couture et le repassage a la maison. Son fils José avait mon age. Ils arrivaient de Talbordj pieds nus et à peine vêtus. Maman a ouvert les armoires pour qu’ils se servent. Je me souviens que 3 ou 4 filles essayaient des chaussures. Elles sont toutes parties vers un bateau de pêche qui quittait Agadir. M Amancio et José venaient d’être tués.

Papa est resté a la recette des douanes en bas de l’appartement pour s’occuper des agents des douanes. Je sais qu’il a ouvert le coffre-fort pour faire la distribution aux agents des douanes.
Maman conduisait la voiture station wagon. Nous sommes allés sur une plantation de tomates (Ascola Latapie), où on dormait sous la tente de plage. Les plus jeunes trouvaient ca bien le camping. Ma mère était inquiète pour ma soeur Bernadette qui tombait en syncope et n’avait plus de tension. Apres un ou deux jours nous sommes allés a la BAN. Maman nous comptait sans cesse tous les sept. Un peu plus loin M. Desmarez comptait aussi ses enfants (8?) sur le tarmac. On nous a fait rentrer dans un Nord-atlas pour parachutistes de l’armée allemande qui nous a transportés, toute porte ouverte, à Casa. Papa est resté à Agadir.

A Casa j’ai ensuite revu Daniel Saliba, qui m’a raconté comment son frère Pierre, coincé sous les moellons, et lui, essayaient de pousser les décombres jusqu’a l’épuisement de Pierre. Les parents Saliba aussi avaient été tués. J’ai aussi appris que dans ma classe de 4e technique au Lycée Youssef ben Tachefin il y avait peu de survivants, car les élèves venaient pour la plupart de Talbordj.

Note: Mon père Robert Granger a été nommé receveur des douanes d’Agadir début 1949 à l’âge de 32 ans. Il a probablement été nommé plarce qu’il était détaché de France et ancien officier, la zone d’Agadir étant alors zone militaire. Les Nantais qui, comme les parents, avaient connu la guerre et les effets des bombardements 15 ans plus tôt ont mieux tenu le coup que d’autres. Sur 8 enfants, 5 sont nés à Agadir. Pour nous les jeunes, ça a pris du temps pour récupérer.

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