En souvenir…

Témoignage de Marie-Claude Granget

Moi aussi je me souviens de la secousse du matin. Ma mère nous a pressés de sortir en criant « c’est un tremblement de terre! » Puis cela s’est calmé. J’avais eu peur, mais très vite mes préoccupations sont retournées au costume que je devais mettre le lendemain à l’école Ste Croix pour le carnaval.
L’année d’avant j’étais déguisée en alsacienne (origine de ma mère) cette fois ci je devais représenter l’origine de mon père : ma mère m’avait confectionné un costume de provençale.
Je n’ai jamais plus voulu me déguiser depuis le 29 février.
Pour la fête ma mère avait invité des amis qui habitaient Safi. Mes parents avaient cédé leur chambre au rez de chaussé pour l’occasion et avaient pris à l’étage, la chambre qu’occupaient d’ordinaire deux de mes soeurs. Donc, une réorganisation des lits s’est imposée. Ma soeur Hélène est allée dormir en bas, au salon, et Françoise, Monique et moi avons partagé mon lit dans la deuxième chambre à l’étage.
Mon père est venu nous dire bonsoir comme tous les soirs et c’est la dernière fois que je l’ai vu. Je me suis réveillée avec un poids immense sur le corps. Je ne pouvais plus bouger, à côté ma soeur aînée gémissait et m’appelait. Nous avons parlé un peu et puis je me souviens avoir eu du mal à respirer. Monique qui dormait tête bêche, ne répondait pas, mais je sentais son pied sur ma jambe. Elle était là.
A travers le trou qui me servait à avoir un peu d’air, je voyais des étoiles. J’ai essayé d’appeler mon père mais je n’avais plus la force de crier. J’entendais au loin une voix, sans pouvoir comprendre.
Plus tard j’ai su qu’Hélène était terrifiée par le spectacle du premier étage totalement effondré. Elle*qui dormait en bas avait échappé à l’ensevelissement, comme les amis. J’ai le souvenir d’avoir compris que j’allais mourir et je me sentais m’endormir à nouveau. C’est ma soeur qui ne cessait de me parler qui m’en empêchait. Puis, du bruit de pierres qui bougent et quelqu’un qui nous demande de crier pour nous repérer. Plus tard je me retrouve sur le balcon des Urtado. Les gens qui habitaient la même maison que nous, boulevard Poincarré. Juste à Côté de l’école Ste Croix. Aujourd’hui il y a un musée à la place de notre maison : la Maison du souvenir et le jardin des Portugais.
Ma soeur me rejoint sur le balcon et on lui donne le petit dernier des voisins dans les bras. C’est un bébé, mais ma soeur a l’épaule et la clavicule cassées. Pourtant elle s’occupera du petit tant que nous restons coincées la haut. Elle ne se plaindra pas. Aujourd’hui je sais que la sidération, lors de traumatisme important, libère des endorphines qui inhibent toute souffrance.
Je sens encore des secousses et j’observe les gravas qui continuent à glisser; J’ai peur d’être à nouveau ensevelie et écrasée. J’ai mal aux jambes et au dos. Du balcon la ville s’étend comme un cauchemar. Il y a le feu au loin, une sirène hurle lugubrement. C’est le klaxon de la voiture de mon père qui est coincé. La voiture était neuve….dommage, nous n’ irons pas non plus au carnaval.
Pourtant le ciel est magnifique! J’aurais pu toucher les étoiles.
J’entends ensuite une voix .. en bas, des gens me demandent de sauter…c’ est impossible! c’est trop haut! ils sont fous… Puis ils insistent et un homme sur une échelle m’assure qu’il m’attrapera dans ses bras. J’ enjambe la balustrade et reste figée. Je ne peux pas. Quelqu’un m’ attrape dans ses bras, puis ma soeur dans l’autre qui n’a pas lâché le petit. Par la suite j’ai su que cet homme était un aviateur. Encombré des trois enfants dans ses bras, il tente de me convaincre de ne pas avoir peur car nous allons sauter dans le trou laissé par les marches qui manquent. Je lui hurle en m’agrippant à son cou qu’il n’y arrivera jamais. Je ferme les yeux et j’ai très envie de vomir. Et chose extraordinaire il a réussi. Lorsqu’il nous dépose devant la maison où nous rejoignons ma mère dans une voiture, je ne veux plus le lâcher. Je me sens tellement en sécurité dans les bras de ce héros! J’ai gardé toute ma vie ce souvenir et le regret de jamais avoir su qui était cet homme.
En bas le cauchemar n’était pas fini. Ma mère délirait et criait que mon père était mort, et madame Urtado, elle, criait en réponse que son mari nous avait sorties des décombres mais que ses filles étaient décédées. Ils les avait trouvées trop tard. J’en ai gardé très longtemps la culpabilité d’avoir survécu et pas elles.
Puis après une agitation incompréhensible, nous avons été ma soeur Hélène et moi séparées de ma mère et de mes deux autres soeurs. Je les retrouverai trois mois après en France.
Je me souviens avoir été dans un état étrange, où je voyais ce qui se passait autour de moi, mais je ne pouvais plus ressentir d’émotion. Mon père était mort et ça résonnait dans ma tête. J’avais toujours très mal aux jambes et au ventre. Nous avons été emmenées Hélène et moi au km 44. Je ne sais comment je me suis retrouvée dans une usine de meubles, et je refusais de rester dans la maison que je ne connaissais pas d’ailleurs. Hélène pleurait et s’accrochait à ma chemise de nuit. J’avais honte car ma nuisette était déchirée et je n’avais pas de culotte. J’aurais voulu que l’on me donne des vêtements. Je sentais les larmes monter mais Hélène me suppliait de ne surtout pas pleurer, moi.
Elle voulait rentrer à la maison et demandait où était papa, pourquoi il ne venait pas nous chercher.
Je me taisais.
C’est les amis de Safi qui nous ont retrouvées deux jours après. Ils nous ramenaient avec eux puisqu’on ne savait pas où était le reste de la famille.
Nous nous sommes rendus d’abord à la maison pour récupérer ce qui était encore possible. Madame Ruch nous a recommandé de bien garder les yeux fermés pour ne pas voir le désastre. Il était inutile de me le dire. Je ne voulais plus voir ce qui restera de toute façon gravé dans ma mémoire du spectacle d’une nuit en enfer.
Par contre devant la maison je restais les yeux écarquillés, ma maison, ma maison, ma maison……j’ai su à cet instant que plus rien ne serait comme avant. J’avais fini d’être une enfant. Là un instant de bonheur… mon chien Rip me sautait au cou. Il était vivant, mon épagneul breton qui allait tous les dimanche à la chasse avec mon père. Ma mère l’envoyait nous chercher à l’école, et il était hors de question de faire un détour par la boulangerie Navarro. Il grognait et nous tirait par la robe. Nous lui obéissions. Mais le bonheur des retrouvailles ne durera pas longtemps. Il fut abattu par ce même fusil qui représentait pour lui le bonheur extrême. Juste avant, sans respecter une autre recommandation de ne pas rentrer dans la maison devenue trop dangereuse, je suivais néanmoins le chien appelé par les amis. Je cru entendre une question… il est encore là? . J’ eu la certitude qu’il s’agissait de mon père.
Je regardais le lit entr’ ouvert du salon et cru qu’il avait passé la nuit ici. Il a effectivement passé la nuit en bas après avoir été tiré des décombres, mais malheureusement pour lui, alors que l’entreprise dont il était directeur était le dépôt d’Air liquide, la bouteille arriva trop tard pour lui.
Par les recherches de la Croix rouge, nous avons été retrouvées par la famille de mon père. A mon grand désarroi. Je ne voulais pas quitter le Maroc.
Et la souffrance ne s’arrêtait pas là. Au contraire elle ne faisait que débuter. Je crois que c’est elle qui nous a empêché nous les quatre soeurs, de parler de notre vécu respectif. Je ne sais rien de ce que chacune à éprouvé. Monique, la plus jeune l’aurait peut-être fait m’a t elle avoué, mais elle est amnésique depuis.
Lorsqu’une personne souffre d’un handicap physique, personne ne va lui demander d’exploit; On considère sa difficulté car elle est apparente. La blessure psychique et affective surtout à l’époque, n’était pas considérée. On nous demandait de vivre comme tout le monde et d’oublier. C’était derrière nous et il fallait regarder devant. Je me rappelle avoir été mise à la porte de ma classe en 6ème (que j’ai redoublée) car je n’arrivais pas à me concentrer sur les cours, j’étais dans ma rêverie et ma tristesse. Je pensais à mon père disparu seulement depuis six mois et au Maroc. Ma mère était en hôpital psychiatrique. Le reste me paraissait tellement absurde. Les punitions étaient injustes. Et le réconfort inexistant. De là j’ai appris à serrer les poings et les dents.
Des difficultés consécutives au drame d’Agadir, en passant par un long cheminement personnel, je suis aujourd’hui psychologue psychosomaticienne. Je m’occupe de la souffrance psychique et affective en essayant de comprendre les manifestations physiques à travers les symptômes.
Je suis retournée à Agadir pour les fêtes de fin d’année et je crois enfin pouvoir renouer avec mon histoire marocaine.

Marie-Claude Granget

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