En souvenir…

Témoignage d’Albert Domens

Mohammedia 1er mars 1960. Il est environ deux heures du matin. La sonnerie du téléphone me réveille en sursaut.
C’est l’appel téléphonique de la direction de la Mobil Oil à Casablanca qui me demande d’aller à Agadir car des bruits persistants laissent supposer que cette ville à subi des dégâts à la suite d’un séisme. Connaissant les installations pétrolières de ma société dans cette ville, je quitte Mohammedia vers 6 heures du matin.

Je traverse les villes de Casablanca et El Jadida sans encombre. En sortant de Safi je croise plusieurs voitures, tout paraît calme.
Par contre au croisement des routes vers Safi et le sud la circulation est plus dense. Un peu plus au sud une colonne composée de véhicules est ininterrompue et roule à faible allure vers le nord.
À telle enseigne que je reconnais le visage de pas mal d’amis exprimant l’inquiétude, la souffrance, et même le désespoir.

Où vas-tu Albert ? Agadir n’existe plus. Fais demi-tour l’épidémie va s’étendre sur la ville. Il y a des milliers de morts. Le séisme a engendré un tel brouillard que la casbah est difficilement visible.
Fuir, fuir toujours plus loin et plus vite de peur que les éléments déchaînés ne rattrapent les rescapés. Tel est leur objectif.
Toutes ces expressions me rendent très triste et j’imagine déjà l’amplitude du désastre.
Continuant ma route à allure modeste, et troublé par leurs visages aussi qui me confirment la vision que leur a laissée cette petite ville où ils ont vécu et où reposent tant des leurs dans le petit cimetière de Yachech hélas enfoui sous un pan de la colline proche. Je poursuis ma route à nouveau.

J’échange quelques mots avec d’autres personnes connues. J’appréhende de me retrouver dans Agadir ville morte.
À l’approche du cap Ghir rien ne laisse encore imaginer le désastre et l’anéantissement annoncés.
À hauteur d’Anza, où se situent les installations pétrolières de la Mobil Oil, je me dirige vers le port.
Un brusque coup de frein me permet d’éviter une lézarde latérale importante traversant la route. Ce n’est qu’en constituant un pont fait de madriers que d’autres personnes et moi-même pourrons franchir cet obstacle.
Je me rends sur le quai et constate le délabrement de la partie réservée à l’accostage des pétroliers.

Le crépuscule envahit la ville, et dans cet environnement, pas de ciel constellé d’étoiles, plus d’immensité océane noyée elle aussi dans la brume, plus de feux de phares ou balises, et encore moins d’éclairage de ville laissant deviner la direction des principales artères.
Très triste je retourne à Anza. Deux de mes collègues me rejoignent. Après un léger repas nous décidons de sommeiller à une distance respectable des installations pétrolières dans nos voitures respectives (des 403 Peugeot).

N’ayant pas d’autorisation de traverser la ville détruite, il m’est très difficile de convaincre les soldats de l’Armée Royale de me délivrer un laisser-passer pour me rendre du nord au sud de la ville (les dunes), où se situe le P.C. de son excellence le gouverneur Si Bouamrani.

Après avoir obtenu satisfaction, je retourne rapidement à Anza non sans être abondamment saupoudré de DTT.

Les installations ont-elles souffert du séisme ?

L’arrivée en renfort d’excellents techniciens de la Mobil Oil, équipés du matériel approprié sera prépondérante et nous permettra de vérifier rapidement l’état du pipeline reliant le port à Anza (3km environ dont les deux tiers enterrés).

Un tanker de moyen tonnage venant de Sète et chargé de divers carburants et spécialement d’essence auto est annoncé pour le 6 mars.

Il est nécessaire d’activer la mise en pression de ce pipe-line afin de s’assurer de son étanchéité.
Après plusieurs essais, le Gouverneur est informé du résultat positif de nos vérifications et nous lui confirmons pouvoir utiliser les installations.

Dès le 6 mars afin d’accélérer les opérations de réception du navire, je demande la possibilité de prévoir le détachement d’une vedette d’un escorteur mouillé en rade, afin que cela me permettre ainsi qu’à d’autres personnes d’aller à la rencontre du pétrolier; ce qui fut fait.

Une heure après nous étions à bord du tanker. Son commandant nous réserva un accueil chaleureux.

Au cours de la réunion tenue très rapidement, et chacun pour ce qui le concerne (représentant du port, pilote, et armateur) il fut question du franchissement de la passe, de la difficulté d’accostage due aux blocs détachés du quai et de l’action prépondérante du sondage permanent des fonds marins.

Après une délicate mise à poste les opérations de déchargement débutèrent à une moyenne de pompage réduite puis accélérée, pour s’achever quelques heures après.

Il fut ainsi évité une rupture de stock imminente (1) qui aurait été préjudiciable pendant ces dramatiques journées; cela à la grande satisfaction des utilisateurs de véhicules et autres engins, qu’ils soient d’Agadir et plus généralement de la région du Souss.

Albert Domens,
Superintendant à la Mobil Oil à Agadir de 1950 à 1958
À Oloron Sainte Marie, août 2001
(1) D’autant plus que l’entrepôt de l’Armée de terre proche du cimetière de Yachech, enfoui sous un pan de colline, était inopérant, et que l’entrepôt de la société Shell, sise à Anza, était en construction.

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